Intervention auprès de la CIASE le lundi 03 février 2020

Mon témoignage :

« Celui qui est un scandale pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer ».

Ainé d’une famille de quatre enfants, je perds ma maman alors que j’avais 6 ans et demi. Mon papa engage trois gouvernantes successives qui ne remplaceront jamais ma maman et qui ne pourront s’impliquer autant qu’elle malgré toute leur bonne volonté dans notre éducation et dans notre instruction. Je suis donc un enfant fragile aux maigres résultats scolaires, pour ne pas dire mauvais, qui va tomber aux mains d’un prêtre (Michel D.) sans scrupule par rapport à son engagement pour le Christ qu’il est sensé servir. En effet, j’ai douze ans lorsqu’il m’emmène à la piscine de Montbauron à Versailles par un après-midi de vacances de février. Là, dans l’eau, dans la partie la moins profonde du bassin, côté gauche tout près de l’échelle, il me serre contre le mur et place ses mains sur mon ventre qu’il va descendre jusqu’à mon sexe. Je suis très mal à l’aise, mon esprit cherchant à toute vitesse comment me sortir de là, je réalise que son geste ne colle pas avec l’éducation que j’ai reçue, ni à l’enseignement que délivre ce prêtre chaque dimanche à la messe… je ne sais pas ce que je dois faire mais, inconsciemment probablement, je réussis à lui échapper comme une anguille. Sur l’instant, je suis soulagé d’avoir pu mettre un terme à cette agression, mais à partir de ce moment-là, un sentiment de honte ne me lâchera plus jusqu’à mes soixante ans. 

Beaucoup me demandent comment n’ai-je pas pu en parler plus tôt ? Cela aurait éviter qu’il délivre le sacrement des malades à mon papa avant qu’il nous quitte. En réalité, c’est d’abord la peur de décevoir ma famille qui plaçait dans ce prêtre une très grande confiance. Et puis je ne répondais pas aux attentes de mon père en matière de résultats scolaires. J’étais un enfant fragile et cela, le prêtre avait bien dû le voir. Et voilà comment une victime d’agression sexuelle passe du sentiment de ne pas vouloir décevoir les siens à la honte. En fait, je culpabilise parce que, n’ayant rien dit, il a continué de tromper la confiance que lui vouait ma famille jusqu’au décès de mon papa. Cela a généré des comportements et des actions inappropriés de ma part à l’égard ma femme, de mes enfants et de ma famille. Même si cette blessure a pu se refermer parce que j’ai appris à me forger une carapace grâce à mon expérience professionnelle, elle s’ouvre parfois et ça fait toujours aussi mal, même quarante-huit ans plus tard. 

Comment ai-je réussi à sortir de ce piège ?

J’ai gardé ce secret jusqu’au mois de septembre 2019, jusqu’au jour où mon fils ainé et ma belle-fille me demandent de représenter le parrain de mon petit-fils à la cérémonie de son baptême. Le sens de l’honneur que j’ai acquis durant ma carrière militaire ne fait qu’un tour, je me dis : « cela fait six mois que tu ne vas plus à la messe parce que tu trouves que l’Église n’est plus crédible, et tu vas aller dire à ce baptême que tu crois en Dieu ? Mais tu es un hypocrite ! » Je décide donc de rompre ce secret pour accompagner mon petit-fils la tête haute.

Je pense alors à ce qu’a écrit Saint Marc (Mc9,42), « Celui qui est un scandale pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer » et je décide de mener un combat pour répondre à « l’Appel au peuple de Dieu » lancé le 28 août 2018 par le pape, et pour aider les membres du clergé qui n’ont rien à se reprocher à œuvrer pour le renouveau de notre Église.

Mon ressenti :

De grâce, que l’Église se bouge !

Mon rôle aujourd’hui n’est pas de dresser l’inventaire des scandales financiers, abus sexuels, corruption auxquels est mêlée l’Église, la liste serait trop longue, mais de vous dire ce qui inquiète le fidèle que je suis à l’image de milliers d’autres, car rien ni nul ne peut justifier l’existence de ces scandales quel qu’en soit leur nombre, compte tenu de la mission que l’Église s’est donnée.

Le pape Jean-Paul II avait publiquement demandé pardon au nom de l’Église catholique pour toutes les fautes graves commises par des chrétiens. Près de 15 ans après sa mort, force est de constater que rien n’a bougé. Son immobilisme entretient l’omerta qui y règne. Des séminaires, des conférences, des bavardages, des idées, il y en a beaucoup, mais de décisions aucune. J’y vois une profonde incapacité à se remettre en question. Certes, le pape vient de mettre fin au secret pontifical, un premier vrai geste significatif pour aller dans la bonne direction, mais cela est loin, très loin, d’être suffisant pour retrouver toute crédibilité. Si le clergé voulait achever de vider nos églises, il ne s’y prendrait pas autrement.

Je sais bien que le temps de Dieu n’est pas le temps des hommes, mais la victime que je suis aussi ne comprend pas cette inaction. En tous cas, je n’ai pas l’impression que l’Eglise cherche à prendre des mesures fortes. L’image qu’elle me donne est qu’elle va continuer de tourner en rond pendant longtemps encore. Alors de grâce, que l’Eglise se bouge !

Le prêtre ou l’évêque que j’ai en face de moi mérite-t-il toute ma confiance ? Même notre pape François s’est fait abuser sur ce point. Il a nommé parmi le C9 (le conseil des neuf cardinaux) en qui il avait toute confiance un cardinal qui se trouve aujourd’hui incarcéré par la justice australienne.

Mes propositions : 

Dépaysement des affaires :

Les quelques modifications qui ont pu survenir à différentes époques ne permettent plus à l’Église de s’adapter et de respirer face aux évolutions de notre société. La justice de l’Église repose sur des textes rédigés avant la fin de l’Ancien régime ! Un évêque détient tous les pouvoirs dans sa main. C’est lui qui ordonne, qui administre et qui juge. Cette organisation des pouvoirs ne le met pas à l’abri de démarches partisanes et cela contribue à l’omerta. On l’a bien vu avec l’affaire Barbarin.

Il faudrait que tous ceux qui doivent être jugés par la justice de l’Église le soient au sein d’un autre diocèse que celui dans lequel les faits se sont déroulés et /ou dans lequel il a été ordonné.

Affectation en paroisse :

Il est très confortable pour un prêtre de pouvoir faire toute sa carrière au sein d’un même diocèse. Sa mutation par un organisme indépendant, d’un diocèse à un autre en fonction des besoins de l’Église, le subordonnera à plusieurs évêques successifs et le rendra plus humble en renforçant sa capacité à de remettre en question.

Féminiser l’Église :

Depuis plusieurs décennies, les femmes ont acquis des droits, des capacités et des responsabilités dans la société. L’Église doit poursuivre son effort de leur donner plus de place. Il ne s’agit pas de les accueillir davantage dans des équipes pastorales ou autres, il s’agit de leur donner des vraies responsabilités dans l’administration du diocèse et non pas des rôles à titre consultatif. Elles y apporteront leur propre sensibilité, un vent nouveau et une aide précieuse pour l’évêque qui doit déléguer. La société n’existe-t-elle pas parce qu’il y a des femmes ?

Instances de contrôle :

L’armée qui a abrité toute ma carrière professionnelle m’a appris à ne pas exclure le contrôle de la confiance. La confiance sans contrôle est la porte ouverte à tous les abus, à toutes les manipulations. Dans nombre d’institutions il existe des instances de contrôles et de recours. Pourquoi l’Église devrait-elle s’en dispenser ? Nul n’est infaillible.

Pour enrichir ma réflexion, il appartient aux évêques d’organiser un brainstorming en invitant fidèles et prêtres à s’y joindre s’ils veulent s’inscrire dans l’esprit de l’Appel au peuple de Dieu.

Je refuse donc de rester les bras croisés, ou pire de les baisser, et de constater avec impuissance que ceux qui ont commis ces choses-là continuent de mener leur vie comme avant, comme s’ils n’avaient rien fait. Cela est IN-SU-PPOR-TABLE.

Alors je suis convaincu qu’un jour des prêtres et des évêques qui n’ont rien à se reprocher se lèveront pour dire « ça suffit, vous qui avez commis ces pêchés avez détruit notre image et vous avez décrédibilisé la mission d’apostolat que nous tenons de Jésus ». 

Albéric de Rambures.

Mars 2019.
Cela fait 25 ans. Les faits sont prescrits.
J’étais jeune majeure à l’époque. Avec le recul, je prends conscience que ce que j’ai vécu relève sans doute de ce que l’on nomme maintenant des abus sexuels.
Jusqu’ici, seuls mon mari et une psychologue étaient au courant.

Notre famille est catholique pratiquante, assez traditionnelle, très classique, « BCBG » comme on dit, d’un milieu « privilégié ». A l’époque où commencent les faits, mon père vient de mourir. Ma mère le supporte mal, elle est bien évidemment anéantie et déprimée, voire dépressive. Elle n’a pas d’emploi, elle est mère au foyer, elle l’a toujours été, pour se consacrer entièrement à sa famille. Son monde s’effondre avec le décès de l’homme de sa vie, mais aussi avec la perspective que ses enfants quittent bientôt le nid familial, la fin des études approchant. Elle pleure beaucoup, elle boit un peu trop aussi… Nous, ses enfants, essayons de la consoler et de l’aider comme nous pouvons. J’ai souvent l’impression que les rôles s’inversent, que nous nous occupons de notre mère comme des parents s’occuperaient de leur enfant. C’est dur. La famille élargie n’aide pas. Nous nous débattons individuellement, dans une grande solitude, il n’y a jamais eu de communication dans notre famille.

J’ai 19 ans, je suis étudiante, je suis au milieu de mon cursus. Je ne sais pas si ça me plaît, je ne crois pas, mais je le continue par obligation. Je ne vais pas bien. Je n’ai personne à qui parler, ni en famille, ni avec les oncles ni tantes… Seule, je ne pense même pas à aller consulter un psychologue – dans la famille, on considère que les psy, c’est pour les fous. Je n’ai même pas l’ombre de l’idée que cela puisse m’aider.

Quelques mois après le décès de mon père, je cherche une chorale dans laquelle je pourrais m’inscrire. Le chant choral est pour moi une manière de prier intense et belle. Je trouve le choeur liturgique de la paroisse de « A ». Ce choeur participe à l’animation des messes tous les dimanches matins. En tant qu’ancien vicaire de cette paroisse de « A », le Père N, bien que prêtre d’une autre paroisse, reste impliqué dans la vie du choeur.

Je ne sais plus exactement comment il a commencé à s’immiscer dans ma vie… Comment il s’est mis à me ramener en voiture à la fin des répétitions.
Au retour des répétitions de chorale, chaque semaine, nous passions du temps à parler ensemble, dans sa voiture. Il écoutait, il était rassurant, il trouvait les mots justes. Ses paroles étaient de véritables révélations pour moi. Il était rassurant aussi dans ses gestes, m’accueillant physiquement contre lui comme un ami consolateur. Je ne savais pas à qui parler, où aller, je coulais… J’avais besoin d’une bouée de sauvetage. Je lui ai demandé de devenir mon père spirituel.

Quelques temps plus tard, il a organisé un voyage en Terre-Sainte. Je n’avais pas d’argent pour y aller. Qu’à cela ne tienne, il m’offrira le voyage. Pour les déplacements en car sur place, il tient à ce que je sois assise devant, à côté de lui. Il me tient la main. Discrètement.

Je me souviens d’une panne de chauffage à la maison en plein hiver. Impossible de travailler dans le froid. Cette panne a duré plusieurs jours. Il a proposé que je vienne chez lui, à « B » où il était curé, pour travailler plus confortablement, au chaud. Je suis venue, en confiance. Il avait une pièce avec un bureau à l’étage de son presbytère où je pouvais rester tranquillement, même s’il avait de la visite (il y avait, au rez-de-chaussée, deux pièces-bureau où il tenait ses permanences paroissiales avec la secrétaire, ou bien qu’il utilisait pour recevoir en dehors des permanences).

Le souvenir suivant est fugace et flou. A un moment, j’étais assise à un petit bureau à l’étage de sa maison, et je travaillais. Il est venu. Il m’a fait des baisers dans le cou. J’étais sidérée. Puis il est reparti.

Une autre fois, au presbytère, alors que je montais l’escalier chez lui pour aller travailler, il m’a arrêtée dans l’escalier, m’a retenue contre le mur, appuyant son ventre contre le mien, et doucement, il m’a embrassée sur le cou, puis sur la joue, puis sur le coin de la bouche, puis sur la bouche, de manière non intrusive. Ce souvenir est net. j’étais à nouveau pétrifiée, je n’arrivais pas à réagir.

En revenant chez ma mère, je me disais dans la voiture que je ne voulais pas de ça.
Cela dit, venant d’un prêtre, conseiller spirituel, en qui j’avais mis ma confiance et qui me guidait pour ma vie d’alors, un prêtre ayant fait vœu de chasteté, de 40 ans mon aîné, ces gestes étaient certainement juste amicaux, bienveillants, consolateurs.
Comment pouvait-il en être autrement ? Toute autre raison me paraissait inimaginable, inconcevable. Pour moi, l’Eglise était pure, ses serviteurs aussi.
Les discussions avec lui étaient toujours captivantes, impressionnantes, d’une telle justesse (du moins me semblait-il à l’époque). Je l’admirais.
Il avait une telle capacité à rendre la religion concrète, compréhensible, à la relier à la vie de tous les jours… Chacune de ses paroles, en homélies ou en discussions privées, montraient comment irriguer nos vies avec l’Amour du Christ… Il ouvrait un chemin de lumière et de vérité. Chez moi, c’était noir et plombé, une impasse.

Plus tard (j’avais 21 ans), j’ai trouvé un travail à « C », une commune trop éloignée de chez ma mère pour y aller en transports en commun. Alors il m’a offert une voiture (qu’il m’a demandé, par la suite, de donner à la fille d’un de ses amis). « C » n’était pas loin de chez lui.

Mon travail était ennuyeux et épuisant. On trouve ce qu’on peut en temps de crise économique et quand on n’a pas d’ambition. Je ne m’y épanouissais pas. Lorsque je finissais tard, plutôt que de rentrer chez moi, j’allais dîner chez lui, quelques fois, puis plus souvent. Il y avait une chambre d’amis à côté de la sienne. Je pouvais y rester dormir. Nous parlions toujours de spiritualité, de l’Amour de Dieu, il me remontait le moral, il m’aidait à y voir plus clair dans ma vie (du moins le croyais-je).

Je travaillais régulièrement les week-ends. Alors je restais chez lui les vendredis soirs et si le travail commençait le samedi après-midi, je restais la matinée à l’étage du presbytère. Il me disait de ne pas faire de bruit à l’étage pendant les permanences paroissiales. Mais je pense que la secrétaire se doutait de ma présence.

A la fin, j’étais plus souvent au presbytère qu’à la maison, chez ma mère.

Au fur et à mesure, certains soirs, alors que j’étais déjà au lit, il venait pour parler, voir si j’allais bien, m’aider à me détendre…
Et puis il a fini par s’installer sur le lit ; de mémoire, il a prétexté que c’était plus confortable que de rester à genoux à côté du lit.
Et un soir, quelques temps plus tard, c’est arrivé. L’amour de Dieu ?? Il a recommencé d’autres fois, je ne sais plus combien. Il avait des exigences. J’ai tout enfoui. Je me souviens de son excitation. Il était sale, je me souviens de l’odeur de pisse. J’étais dégoûtée. Je me cachais le visage. Juste après, je tremblais fort. Je n’arrive pas à en dire plus ici.

C’était le flou total dans ma tête.
Je sombrais, j’avais le sentiment de n’être rien, j’avais besoin que quelqu’un m’aide. Et en même temps, il était rassurant, apaisant, ses paroles étaient toujours sécurisantes, lumineuses, brillantes, incontestables, cohérentes avec ses actes.
Il me disait passer les meilleures années de sa vie.
Il regardait des programmes pour adultes le soir tard à la télé.

Il prenait « soin de moi ». Dans ses moments libres, il m’emmenait en voiture pour des promenades sans autre but que de manger au restaurant. Parfois, il m’emmenait pour des week-ends. J’ai le souvenir d’un week-end en province, dans une chambre qu’il avait réservée dans un hôtel. Il ne louait qu’une seule chambre, il voulait que je reste nue, nue dans le lit, nue pour le petit-déjeuner servi dans la chambre. Il m’a emmené aussi pendant ses vacances… Toujours une seule chambre.

Il m’enjoignait et me faisait promettre de surtout ne jamais parler de tout cela à quiconque, car « ils [les autres] ne comprendraient pas »
Au presbytère, il me disait de rester toujours discrète, de ne pas me faire voir ni entendre.

Un jour, Y, une dame qui venait lui faire la plupart de ses repas et son ménage, m’a hurlé que j’étais sa maîtresse. Je suis sortie de la maison, j’ai fui. J’ai marché au hasard. Il l’a « engueulée » dès le lendemain, elle m’a ensuite offert des chocolats pour se faire pardonner et les avait adressés à « sa nouvelle nièce », en signe d’affection à mon égard. Apparemment, il n’a pas eu de mal à lui « retourner la tête »… Je réalise maintenant que même cela ne m’aura pas permis de sortir de l’emprise. Ces mots de Y auraient pu me secouer, cela aurait pu être l’occasion d’une prise de conscience. Il n’en a rien été. Il m’a parlé, si habillement, en disant des choses qui ressemblaient à ce que d’autres ont qualifié d’ « amour d’amitié ».

Un autre souvenir m’est revenu : Je ne sais plus à quelle occasion, ma mère l’avait invité à une réunion familiale. L’un de mes oncles lui dira : « Vous avez fait beaucoup pour M [en parlant de moi], merci à vous, nous vous en sommes reconnaissants ». Revenu à « B », N rira de cette réflexion, devant moi, se moquant ouvertement de ma famille, de cet oncle qui lui avait dit cela en toute bonne foi. Moi, je ne riais pas.

J’ai le souvenir de crises de larmes le soir en rentrant du travail ou les week-ends, avec cette impression d’impasse totale dans ma vie.

Je ne sais plus à quel moment, j’ai quand même essayé d’en parler à quelqu’un d’autre. Il y avait, à la paroisse de « A », un vieux prêtre, un « sage ». A la fin d’une messe, je suis venue le voir dans la sacristie, je lui ai demandé de m’accorder un moment, une confession… Il m’a répondu que là, à cet instant, c’était difficile, qu’il valait mieux prendre un rendez-vous plus tard… Je me suis refermée comme une huître, je me suis excusée de l’avoir dérangé et je suis repartie.

L’histoire ne se termine pas là, l’influence du Père N sur moi a continué encore un moment sur le même mode…

Je me suis mariée quelques temps plus tard, mon mari et moi nous sommes installés à « D », dans un autre département. J’ai commencé à ouvrir les yeux.

Le Père N a voulu venir me voir, 3 ans après notre mariage ; il voulait que je l’invite dans notre maison. J’ai coupé tout contact avec lui. Jamais je ne l’aurais laissé souiller ma maison par sa simple présence. Avec l’avènement d’internet et des réseaux sociaux, j’ai reçu une demande de sa part pour être « amis » sur l’un de ces réseaux sociaux (vers 2010?). Naturellement, je n’ai jamais répondu.

Les premières années de mon mariage ont été compliquées malgré les apparences. A la surface, tout était lisse. A l’intérieur de moi, quelque chose d’insidieux demeurait, une tache noire qui ne me laissait pas tranquille.
J’ai l’impression de n’avoir pas assez bien aimé mes enfants quand ils étaient petits, surtout l’aîné. J’étais parfois violente avec eux. Je m’en veux tant.
Mon aîné, dans ses années d’école primaire, n’allait pas très bien non plus, j’ai fini par contacter une psychologue pour lui.
Assez peu de temps après, j’ai suivi le même chemin.

J’ai pu parler.
Cette psychothérapie m’a sauvée, je pense. Ce fut un nouveau départ dans ma vie.

J’estime que j’ai de la chance, je m’en suis plutôt bien sortie.
Il est resté néanmoins des choses à évacuer, qui m’ont poussé à écrire ce témoignage aujourd’hui.

J’ai l’impression que ma vie affective et intime ont été profondément touchées par ce que j’ai vécu avec ce prêtre. Embrasser et faire l’amour sont des choses sales pour moi. Cela a toujours été difficile. Maintenant, je ne veux plus du tout.
Mon mari est un homme doux, gentil, très aimant, mais il a fallu à peu près 10 ans pour que je me confie à lui à propos de ce qui m’était arrivé. A cette époque, il a eu du mal à l’entendre, il l’a pris pour une trahison de ma part. Il s’est modéré lorsqu’il a vu dans quel état cela me mettait… J’étais décomposée. Je lui en ai reparlé ces derniers jours, c’est à dire 15 ans après ma première tentative, 25 ans après les faits. Il a été très délicat et aimant.

Voilà. L’actualité récente a provoqué chez moi comme un grand haut-le-coeur, et je viens de vomir sur ces pages les dernières scories (enfin, je l’espère) de cette histoire. Des choses ont resurgi, plus que je ne le pensais, et douloureuses. Je n’ai pas pu tout exprimer ici, mais je remercie les personnes bienveillantes qui ont reçu et lu mon témoignage complet ces derniers jours. Leur écoute est si précieuse !

Je me suis souvent demandée : suis-je la seule à avoir vécu de telles choses de la part de N ?

Ayant rédigé ce témoignage, je me sens déjà un peu plus légère.
Je suis toujours croyante mais je ne pratique plus depuis longtemps. J’ai perdu toute confiance et j’ai en horreur tous les discours, les homélies des prêtres, les belles paroles de la liturgie qui me paraissent si hypocrites.
J’espère que mon témoignage permettra à d’autres victimes de parler, de se libérer et de retrouver un peu de sérénité.